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Faire un éclat

2023

50 ans du Capc, Bordeaux

sur une invitation de Föhn, plateforme curatoriale, Elise Girardot, Océane Thoron

1200 ballons, faux ongles, 6 galettes frangipane maison, couronnes en papier, bougie, bolduc

durée 30 min

images © Pierre Planchenault

La galette des reines


« Joyeux anniversaire, Joyeux anniversaire
Joyeux anniversaire Socheata, Joyeux anniversaire… »

Aujourd’hui est un jour spécial. Celui d’un double anniversaire. En ce week-end de septembre, a lieu la célébration institutionnelle des 50 ans du Capc, le musée d’art contemporain de Bordeaux, et la cérémonie commémorative des anniversaires ratés de l’artiste Socheata Aing. Invitée depuis quelques mois par Föhn à rejouer sa performance Faire un éclat qui aborde la question du rituel d’anniversaire, celle-ci se retrouve programmée au Capc par hasard le jour du cinquantenaire de l’institution bordelaise.

Il est l’heure. La performance démarre par la lecture d’un souvenir amer d’anniversaire manqué que l’artiste propose de conjurer. Née le jour de l’Épiphanie, elle raconte comment tous les ans, la galette à la frangipane complète avec monotonie ses bougies, sans amies réunies. Lors d’un séjour récent en Guinée Équatoriale, Socheata Aing assiste à l’anniversaire ritualisé d’une jeune femme où faux-ongles aiguisés, arches de ballons éclatés, amies parfumées, rires et chants, danses, déguisements, fumées de bougies, accompagnent avec séduction le passage dans le temps.
En se réappropriant la cérémonie d’une autre, Socheata Aing performe sa propre fête d’anniversaire et entremêle souvenirs personnels et fantasmés, observations de gestes et de récits. À la frustration d’un souvenir d’enfant, se mêle l’envie d’exister et de réparer une histoire échappée, celle de la traditionnelle fête d’anniversaire. Si chez certains le rituel angoisse, comme c’est le cas pour Sophie Calle qui, dans la Cérémonie d’anniversaire (1981-1993) décide de déjouer la peur d’être oubliée ce jour-là en invitant à dîner autant de personnes qui concordent à son âge, chez d’autres c’est un moment de construction sociale fort qui s’ancre dès l’enfance.
Dans l’obscurité de la grande nef du Capc, une arche multicolore constituée de plusieurs centaines de ballons gonflés sert de décor à la fête pour accueillir les invitées officielles et les visiteurs infiltrés. Ensemble, elles empilent six galettes feuilletées, façon pièce-montée, sur lesquelles le prénom de chacune est estampillée. Lou-Andréa, Jany, Sovann, Laurence, Olivia et Océane, reconnaissables par l’humble couronne en papier coloré posée sur leur chevelure, quelques bracelets de bonbons à croquer autour des poignets et les ongles lustrés, sont les reines sacrées de l’anniversaire fictif.
Ici, la galette des rois se métamorphose en galette des reines et s’illumine d’une couverture de bougies aussi vite soufflées par la Queen en cheffe de la journée. Le chant d’anniversaire est lancé par Socheata Aing elle-même puis repris par le public. Le malheureux souvenir bascule subitement en mouvement de foule joyeux. D’un petit rite intime et familial naît un événement commun, un instant glorieux, maîtrisé, théâtralisé qui ferait presque oublier les déceptions lointaines.
En soulignant l’appartenance au groupe, le phénomène de réappropriation, le poids de la tradition et de la norme sociale, la performance questionne nos attentes vis-à-vis des autres : faire plaisir, faire semblant, faire comme si, autant que l’importance des espaces relationnels et la construction de son image par la sacralisation d’événements sociaux.

Tardivement, la revanche s’installe et une subtile tension émerge. Avec ses amies, Socheata Aing éclate un à un les ballons juteux, enfonçant leurs ongles vernissés dans le moelleux rebond du caoutchouc. C’est un feu d’artifice sonore, manifeste d’une joie ou d’une vengeance collective, qui détone et résonne dans la cathédrale en pierre, où le public démolit avec liesse l’arche en quelques secondes. Échoués au sol, les restes de la fête dispersent la foule et annoncent la fin du spectacle.


   Anne-Laure Lestage
Ce texte résulte d’une commande de la plateforme curatoriale Föhn passée à Anne-Laure Lestage venue ce jour-là assister à la performance de Socheata Aing au Capc.

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